Discussions sur la Syrie : le chemin de Damas est encore long

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08 JANVIER 2016
L’accord sur la Syrie à l’ONU ne présage pas la fin des combats, selon le spécialiste libanais Émile Hokayem, qui promeut toujours le soutien aux rebelles syriens non-djihadistes et la solution du conflit par une troisième voie, “ni Bachar, ni Daech”.

Un accord diplomatique important pour l’avenir de la Syrie a été entériné le 18 décembre 2015. Pour la première fois en quatre ans et demi de conflit, le Conseil de Sécurité de l’ONU est tombé d’accord sur un scénario politique de sortie de crise. La résolution 2254, négociée intensément entre Moscou et Washington, prévoit l’ouverture de discussions entre le régime de Damas et l’opposition en janvier 2016; puis, six mois plus tard, la création d’une instance de transition chargée notamment de rédiger une nouvelle Constitution; et enfin des élections sous supervision de l’ONU dans les dix-huit mois. L’ouverture du processus de transition serait accompagnée d’un cessez-le-feu qui ne s’appliquerait pas toutefois, aux deux groupes que l’ONU désigne comme terroristes et qui seront combattus : Daech et le Front al-Nosra, branche syrienne d’Al Qaida.

Chercheur libanais basé à Manama (Bahrein) et travaillant pour l’International Institute for Strategic studies de Londres, Émile Hokayem était de passage à Paris quelques jours avant le vote de la résolution 2254. Tout en reconnaissant les efforts diplomatiques effectués, il ne croit guère en leur application concrète. « Il y a un découplement entre la situation sur le terrain et les discussions internationales », résume-t-il lors d’un entretien organisé à l’issue d’un débat à la Fondation pour la recherche stratégique. « Les États-Unis et la Russie traitent avec leurs ‘partenaires’ régionaux qui traitent ensuite avec leurs ‘partenaires’ syriens. Il y a eu déjà beaucoup d’erreurs diplomatiques com- mises du fait de ce décalage ».

« Nous ne sommes qu’au début du chamboulement de la Syrie », explique-t-il. « Le pays est dans un état de fragmentation avancée que les négociations onusiennes ne combleront pas. Il est aujourd’hui divisé en quatre mini-Etats qui sont dans des situations très différentes. Au nord, il y a le Rojava, l’entité kurde. Le territoire qu’il occupe est dans un état économique désastreux, mais ce sont des gens durs, qui se contentent de peu. Militairement, ils dépendent du soutien étranger, notamment américain. Les Kurdes ont une grande ambition : ils veulent étendre leur mini-Etat tout le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie, d’Afrin à Kobané, y compris la région au nord d’Alep. Or c’est une zone clé pour la rébellion arabe sunnite, qui la domine actuellement. En outre, ce serait un casus belli pour la Turquie qui interviendrait alors directement ».

« A l’est, il y a le califat de Daech », poursuit Émile Hokayem. « Il est relativement viable : les lignes de communication entre ses bases en Syrie et en Irak sont bonnes. L’essentiel de ses financements vient de l’économie de guerre et des territoires qu’il occupe. La population est homogène, sa pratique quasi génocidaire ayant fait fuir tous ceux qui n’étaient pas Arabes sunnites. Il exerce un certain attrait sur ceux qui sont restés: il assure en effet un certain ordre public; il est jugé préférable au régime Assad et les civils y sont moins exposés aux combats et aux bombardements que dans les zones
contrôlées par la rébellion dite modérée. Daech gère ainsi cinq à six millions de personnes, qui ne sont pas foncièrement convaincues par son discours expansionniste mais qui adhèrent de façon pragmatique, dans une logique de survie ».

« Bien sûr, le califat est aujourd’hui dans la ligne de mire de toutes les grandes puissances. Mais si dans la région, tout le monde aussi est contre Daech, il n’est la cible prioritaire de personne. Les Kurdes se concentrent sur leur projet de quasi-Etat. Les rebelles sunnites syriens se battent en priorité contre Assad. Le gouvernement chiite irakien veut protéger Bagdad mais se moque de reconquérir Mossoul ou les confins désertiques de l’ouest. Et Assad ne combat Daech qu’à la marge. Dans un tel contexte, les bombardements aériens américains, français, britanniques, voire russes, ne peuvent pas changer la donne ».

« Au centre de la Syrie, le mini-Etat d’Assad est sans doute le plus viable, économiquement », continue le chercheur. « Les territoires qu’il contrôle comptent l’essentiel – pan me bagas e – qui viennent là car elles échapperont aux bombardements de son régime et parce que l’aide humanitaire internationale y parvient plus régulièrement : 90% de cette aide passe par Damas – ce qui pose un dilemme moral aux agences de l’ONU ».

« Enfin, il y a les zones rebelles », enchaine Émile Hokayem. « Sont-elles viables? Non ! Il y a peu de continuité territoriale et même pas de continuité du tout entre ses deux grands bastions au nord et au sud du pays. La rébellion est extrêmement divisée. Elle n’est pas capable de créer une administration locale ni d’assurer la sécurité des populations à l’intérieur de ses zones, soumises aux bombardements aériens du régime Assad. Elle ne parvient pas à se penser politiquement. Les rebelles essaient un peu tout, en terme de projet idéologique, ce qui laisse prise aux salafistes ».

« En revanche, ils comptent toujours autant de combattants prêts à monter au front. Et ils n’ont pas de problèmes de légitimité dans les territoires qu’ils contrôlent. Depuis 2014, des tentatives existent pour créer de grandes coalitions politico-militaires, comme Jaish el Fatah au nord, dans la région d’Idleb, ou le Front du sud, dans la région de Deraa. En fait, personne n’est totalement épuisé et une certaine routine de la vie sous la guerre s’est installée. Toutes les conditions sont donc réunies pour que la Syrie connaisse encore plusieurs années de guerre civile, à moins d’une intervention régionale ou internationale massive ».

« Le paradoxe, c’est que les rebelles syriens sont faibles, divisés, mais indispensables. Ils doivent absolument être pris au sérieux si l’on veut sortir de l’alternative ‘Assad ou Daech’ », explique le chercheur. « Nous sommes encore dans une configuration où les anti-Assad syriens ne sont pas pro-Daech. Mais cela ne durera peut-être pas. Daech a d’importantes ressources. Il se construit une mythologie très attractive qui continue de lui attirer de nombreux combattants étrangers. Les Occidentaux peuvent-ils le combattre directement? Non, cela aurait un coût humain et politique énorme pour eux. Ils doivent donc agir via des groupes locaux : les Arabes sunnites et les Kurdes ».

« Assad doit-il faire partie de la coalition anti-Daech, en considérant que son régime serait un moindre mal? Ce serait une aberration politique et tactique », tranche-t-il. « En 2015, son régime a tué sept fois plus de civils syriens que Daech. Pour le citoyen lambda, Assad est la principale menace à son existence. C’est le bourreau de son pays ».

« Le jeu va devoir être très subtil », analyse Emile Hokayem. « La recherche diplomatique et politique d’une sortie de crise ne peut se faire en évacuant d’emblée Assad. L’accord de Genève du 30 juin 2012, qui sert de base aux efforts actuels, évoquait un ‘gouvernement de transition désigné par consentement mutuel’; autrement dit chaque champ propose ses noms mais l’autre doit les accepter. Dès lors, il faut être réaliste : on ne peut pas faire du départ d’Assad une pré-condition; et il faut savoir qu’une grande partie du régime actuel sera dans la transition ».

« En même temps, on ne peut mobiliser les rebelles contre Daech qu’en prenant la question Assad très au sérieux. Il y a aujourd’hui 150 000 rebelles déterminés à renverser le régime et ils n’ont aucun problème de recrutement. Les rebelles sont capables de se battre sur deux fronts, contre Daech et contre Assad, mais à condition que ce soit en priorité contre Assad. C’est pour cela que le programme du Pentagone de formation de combattants contre Daech n’a pas marché. Aucun rebelle n’acceptera d’être un mercenaire plutôt qu’un libérateur ».

« Il faut être d’autant plus vigilant que, pendant ce temps, le Front al Nosra progresse », met-il en garde. « Son approche est beaucoup plus pernicieuse que celle de Daech, qui a une méthode de conquête hégémonique et brutale. Al Nosra a une approche sociétale. Il s’immisce dans la population, se mêle d’éducation. Les groupes rebelles ne sont pas prêts à s’y opposer. Si un jour Daech est fortement affaibli, Al Nosra sera en mesure d’en profiter ».

« Il faut donc consacrer beaucoup d’attention à la rébellion non djihadiste, ce que l’Arabie saoudite a fait récemment à Ryad avec un certain succès », conclut Emile Hokayem. « Ces groupes sont les seuls à pouvoir affaiblir Daech. Ils sont les seuls à pouvoir reconquérir le soutien des populations vivant sous la coupe du califat. C’est avec eux qu’il faudra un jour, négocier le futur de la Syrie. A l’inverse, tant qu’on a une vision soit Assad, soit Daech, on entretient ces deux monstres. Pour les Syriens, les deux sont d’ailleurs liés ».

http://nor-haratch.com

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