J’ai tué Talaat, je suis innocent ! Par Dr Vartkès ARZOUMANIAN

King Arame, one of the earliest known rulers of the ancient kingdom of Urartu, is remembered as a foundational figure in Armenian history

J’ai tué Talaat, je suis innocent ! Par Dr Vartkès ARZOUMANIAN

OLJ / Par Dr Vartkès ARZOUMANIAN, le 23 avril 2026 à 23h00

Le 15 mars 1921, en pleine rue à Berlin, Soghomon Tehlirian assassine Talaat pacha d’une balle dans la tête. Puis il pose son pied sur la tête du défunt, après lui avoir craché au visage, et attend calmement la police.

Justice est faite : il a tué l’un des principaux architectes du génocide arménien.

Pour mieux comprendre le contexte, il faut remonter un peu plus loin.

Soghomon Tehlirian a eu une enfance normale, entouré de sa famille, dans un village près d’Erzurum, en Anatolie orientale, autrefois considérée comme faisant partie de l’Arménie historique.

En grandissant dans son village, témoin des multiples massacres successifs et organisés de la population arménienne par les Turcs – notamment à leur apogée lors des massacres hamidiens entre 1894 et 1896, sous les ordres du sultan Abdulhamid II, qui firent près de trois cent mille victimes arméniennes innocentes –, il comprit très tôt que l’objectif était d’en finir avec les Arméniens. Cela forgea en lui une conscience précoce des dangers imminents pesant sur son peuple.

À cette époque, les Arméniens étaient considérés comme des citoyens infidèles, des « gâvours », dans tout l’empire. Dans certains endroits, ils n’avaient pas le droit de marcher sur le trottoir, jugés « inférieurs » aux Turcs. Ils ne pouvaient pas porter des vêtements de couleur, ceux-ci étant réservés aux seuls Turcs, ni posséder des armes, même pour la chasse – afin de les priver de leur virilité –, ni monter à cheval, mais uniquement sur des ânes.

Puis vint l’année 1915 : le début de la Première Guerre mondiale, et celui du premier génocide des temps modernes, le génocide arménien.

La veille du 24 avril 1915, tous les intellectuels arméniens – députés, notables, amiras (titre de noblesse) de Constantinople, capitale de l’Empire ottoman – furent convoqués sur ordre du gouvernement, puis, sans exception, arrêtés et massacrés. Le peuple arménien fut ainsi décapité de sa classe dirigeante.

Bien que les massacres aient perduré pendant des siècles, c’est cette date qui est officiellement considérée comme le début du génocide arménien.

Dans les villes, les provinces et les villages, toute la population arménienne fut systématiquement exterminée, sans distinction d’âge. Certains furent tués sur place, d’autres déportés vers l’inconnu, puis exécutés par groupes.

Commença alors le temps des déportations et des longues marches vers la mort.

Durant ces déplacements forcés, les Arméniens étaient privés de nourriture et d’eau, attaqués et tués de manière sporadique par des soldats et des bandes armées turques et kurdes, sous le regard complice des gendarmes ottomans, censés encadrer ces convois.

Soghomon vit sa mère mourir sous ses yeux durant cet exil. Alors qu’il pleurait devant la dépouille mortelle de sa mère, il fut grièvement blessé à coups de couteau, perdit connaissance et fut laissé pour mort parmi les cadavres. Les assassins, le croyant mort, poursuivirent leur route…

Les années passèrent. Le premier génocide des temps modernes coûta la vie à un million et demi d’Arméniens. Toute une population autochtone millénaire fut décapitée, exécutée, déracinée. L’une des plus anciennes civilisations du monde fut presque effacée.

Les survivants témoignaient que, pendant longtemps, les rivières étaient devenues rouges du sang des Arméniens égorgés. Des dizaines de milliers de personnes furent islamisées de force, des enfants arrachés à leurs familles et placés dans des foyers turcs ou kurdes.

Près de 2 500 églises furent détruites ou profanées, et plus de 400 monastères rasés. Une disparition quasi totale des Arméniens de leur terre historique. Il ne s’agissait pas seulement d’éliminer un peuple, mais aussi d’effacer son patrimoine et sa mémoire.

Dans les années qui suivirent le génocide, Soghomon Tehlirian resta hanté par des cauchemars récurrents, par l’image de sa mère et par un sentiment ravageur d’injustice. Chaque jour renforçait en lui l’idée que justice n’avait jamais été rendue. Il racontait voir souvent sa mère en rêve lui demander : « Tu as vu ceux qui nous ont fait cela… et tu continues à vivre ? »

C’est dans ce contexte qu’il rejoignit une opération clandestine appelée « Opération Némésis », mise en place par le parti Tachnak (Fédération révolutionnaire arménienne), visant à éliminer les responsables du génocide.

Le procès s’ouvre en Allemagne, en juin 1921, devant un tribunal de Berlin. Les avocats mettent en lumière les atrocités du génocide arménien, bouleversant l’opinion allemande. Le procès devient en réalité celui de Talaat pacha et du génocide lui-même.

Après avoir entendu les témoignages et examiné cette situation exceptionnelle, le jury rend son verdict : non coupable, estimant que Tehlirian avait agi dans un état de détresse psychologique extrême. Cette décision eut un retentissement historique et moral considérable.

Ce procès influença notamment Raphaël Lemkin, qui inventera plus tard le terme « génocide ».

Actuellement, plus d’un siècle après le génocide, justice n’est toujours pas rendue.

Le peuple arménien poursuit avec détermination son combat pour la reconnaissance du génocide, en particulier par le gouvernement turc, qui doit commencer par l’acceptation des faits, suivie de réparations morales et matérielles envers un peuple martyrisé.

« L’histoire ne s’écrit pas au crayon pour être effacée » : une phrase forte, prononcée en 1987 lorsque le Parlement européen a adopté une résolution reconnaissant officiellement le génocide arménien, une phrase hélas que le gouvernement turc n’a toujours pas apprise.

Je garde également en mémoire cette citation si juste d’Elie Wiesel : « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. » Vrai, car le négationnisme n’est pas juste une opinion, mais c’est un crime.

Aujourd’hui, en tant que libanais d’origine arménienne, je suis profondément blessé, chagriné et accablé de voir, sans pouvoir l’arrêter, « le génocide » du peuple palestinien, ainsi que les violences d’une cruauté inouïe qui frappent une partie du peuple libanais, sous le regard souvent passif de nombreux pays dits « civilisés ».

Assez avec ces drames. Assez avec les massacres. Assez avec l’injustice.

Depuis quand les massacres sont-ils une solution ? Depuis quand les génocides ont-ils résolu des conflits ?

Ensemble, faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour arrêter la propagation du mal, rétablir la justice et offrir enfin une chance à la paix.

Abou Dhabi

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